dimanche 13 janvier 2008

"avoir" un bébé


Quelques expressions de la langue française sont extrêmement curieuses; elles véhiculent des croyances qui sans doute nous emprisonnent dans un mode de fonctionnement matérialiste, où l'être devient objet sans que nul ne s'en inquiète , où les ressentis se transforment en possessions.Comment s'étonner alors que nous nous en départissions si difficilement ?




Ainsi on dit : avoir peur, mal,faim, froid,du plaisir,etc .




Vous me direz que contrairement à nos homologues germaniques nous jouissons de l'avantage de ne pas nous identifier totalement à ce que nous éprouvons...ce serait exact si nous n'avions pas aussi la fâcheuse manie de nous identifier à ce que nous avons, justement : une belle voiture, un beau salaire, de beaux vêtements, un mari (beau accessoirement) ...


Le mot le plus souvent employé dans la langue française est "faire" ...c'est pas mal non plus:


faire un travail, faire l'andouille, faire peur, faire l'université, se la faire ...


Nous semblons croire que nous sommes des dieux , qu'il n'y a personne , rien au delà , tout est notre fait !


Faire et avoir s'épousent parfaitement: quand vous faites peur, l'autre a peur, quand vous faites un travail, vous avez un salaire, quand vous vous la faites, vous l'avez eue, quand vous faites l'andouille c'est l'autre qui vous a, après avoir fait un bébé, on a un bébé...




Enfin...c'est là que je veux en venir...Parfois on fait un bébé, et il se carapate au bout de 1, 4, 9 mois de gestation ou juste avant de vous regarder dans les yeux, ou juste après ...ou n'importe quand ...avant vous.


Parfois on s'entête à faire un bébé qui s'entête à ne pas venir.




Alors on fait un bébé et on n'a pas de bébé...




Et ça fait mal,ça, comment dire combien ça fait mal ?


Qui suis-je pour ne pas avoir le droit d'entrer dans la grande ronde de la vie?


Qu'est-ce que je vaux quand n'importe quelle femelle sans mérite peut avoir un bébé ?


Qu'est-ce que j'ai fait de mal pour être ainsi dépossédée ?




J'ai connu ça. Voilà.


Changer les mots m'a aidée.


Changer le regard m'a aidée.




Les mots:


Il faut savoir ceci: pour que le bébé vienne il n'y a rien à faire.


Donc on peut faire tout de travers ou tout bien c'est kif kif . On serait juste cet espace, où il convient à une âme de venir cheminer un bout, achever un "travail" sur terre, cette auberge où elle trouvera ce qu'il lui faut.




Le regard:


je vais vous raconter une petite histoire...




Un jour, j'étais à l'hôpital,suite à une fausse (en voilà encore un bizarre) couche.


Quelques étages plus haut( les maternités sont près du ciel), ma belle-fille venait d'avoir son deuxième.




Toute courbée sur mon ventre vide, je suis allée la voir.




On m'a derechef, sans demander mon avis,mis le bébé dans les bras!!!!!


Je mets plein de points d'exclamation, j'ose espérer qu'en dehors de la béatitude aveuglante d'une récente maternité, personne n'aurait eu la cruauté de mettre dans les bras d'une femme au ventre en deuil la preuve braillante de la victorieuse conformité utérine d'une autre femme...




Lapsus, brouillard mi-exténué mi-fier...je ne lui en ai pas voulu vraiment ...avec ma tête...




Mais sur le coup, il y avait en moi, sous la surface du lac de larmes, une intense colère:


Je ne voulais pas de celui-là,rempli de l'odeur de sa mère, je voulais le jeter par terre, je voulais que ça n'ait jamais existé..




Puis le paquet s'est tu et a tourné la tête vers moi.




Un regard grave , profond, sans émotion, sans question,un regard comme déjà vu...


Il m'a enseigné.




Mon ventre avait cessé d'être vide pour devenir spacieux, cessé d'être blessé pour devenir tendre




J'ai su, là, qu'il n'est pas besoin de posséder pour jouir, pas besoin de dire "à moi" pour être heureux, pas besoin "d'avoir" un bébé pour être mère...d'ailleurs à qui "était-il" ce bébé ??




J'ai appris par ce tout petit arrivant que le bonheur de l'un EST le bonheur de tous.

2 commentaires:

Mémère Cendrillon a dit…

Amble, c'est comme d'habitude très beau ce que tu écris. Pour avoir connu 5 ans d'attente, et 5 FIV pour voir enfin mon ventre s'arrondir, j'ai été touchée au plus profond de mon être le jour où une maman m'a chuchoté qq mots à l'oreille, me confiant son nouveau-né. Mon ventre vide s'est rempli de bonheur de savourer ces instants de grâce, que j'aurais voulu prolonger des heures ... J'ai eu l'énorme chance de vivre cela plusieurs fois.
Depuis que je suis mère, je n'ai plus ce besoin de toucher ces nouveaux-nés. Au contraire, leur place est sur leur mère, dans son giron.

Anonyme a dit…

Contrairement à vous, il m'est impossible de tenir un nourrisson sur les bras! Je vais quand même devoir le rendre à sa mère, qui de toute façon ne m'a pas quittée des yeux de peur que je ne le fasse tomber ou que je ne sois pas capable de maintenir sa tête en place. J'évite à tout prix cette épreuve.

De plus, l'image idéale de bonheur qui se dégage du tableau familial me donne le dégout (pour ne pas dire me file la G....). Je ne suis que jalousie et envie.. J'explore le côté sombre de ma petite personne..

Une autre guerrière de la pma.